Alors que de nombreuses grèves, tous secteurs confondus, ont rythmé l’année 2025, retour sur les enjeux de ces actions ô combien essentielles.

Pourquoi faire grève ?
L’histoire de la Belgique est marquée dès le XIXe siècle par d’importants mouvements sociaux[1]. Ces actions plus ou moins longues et virulentes ont octroyé des droits essentiels à la population. Citons notamment la grève de 1936 qui a permis aux travailleuses·eurs d’obtenir la semaine de 40 heures, la liberté syndicale et les congés payés[2] ou encore la grève des femmes de La FN Herstal en 1966, symbole des luttes féministes contre les inégalités salariales.

Aujourd’hui, pour Sylvain Boulouque, historien français, la plupart des grèves relèvent plus de la défense de certains acquis dans un contexte de recul social plutôt que la conquête de nouveaux droits. Autrement dit, par le passé on faisait avant tout grève pour obtenir des droits, maintenant on fait surtout grève pour préserver ses droits durement acquis.

En effet, face à la succession des crises et des mesures d’austérité[3] prises par le gouvernement Arizona et le gouvernement AZUR[4], les syndicats appellent à manifester en masse pour dénoncer les attaques sur les salaires, les pensions ainsi que les services publics. Pour le chercheur Kurt Vandaele, « le gouvernement De Wever semble bien parti pour battre le record de grèves du gouvernement Dehaene Ier (1992-1995) ». Outre la mesure symbolique qu’exprime la grève, celle-ci représente également un important manque à gagner pour les entreprises. Selon la fédération des entreprises wallonnes AKT, les trois jours d’actions de novembre dernier ont coûté environ 300 millions de pertes à l’économie wallonne.

Faire grève reste donc un moyen de pression important pour attirer l’attention du monde politique et médiatique lorsque la concertation sociale n’aboutit pas. C’est un acte subversif qui montre le pouvoir des travailleuses·eurs face à l’État et qui porte atteinte à la popularité des actrices·teurs politiques au pouvoir. C’est aussi une façon de sensibiliser et d’alerter la population entre deux élections sur des situations problématiques comme dans le secteur de l’enseignement, des soins, des transports ou de la petite enfance.

Un bouc émissaire tout trouvé pour inverser le stigmate
Malgré les importantes avancées que les grèves peuvent amener, force est de constater que les grévistes et leurs actions ne sont pas toujours bien perçu·e·s par les citoyen·ne·s et nos gouvernements. « Des emmerdeuses·eurs », « des fainéant·e·s, carapils à la main », « des kékés », « des preneurs d’otages des travailleuses·eurs », etc. Cette image négative peut s’expliquer par un traitement médiatique pas toujours adéquat[5], mais aussi par une classe politique qui dénigre par tous les moyens l’action citoyenne.

Les grèves et actions de mobilisation en Belgique ont toujours fait l’objet de menaces et de répression. Mais depuis les années 70, le rapport à la grève a fortement évolué. En cause : l’émergence du néolibéralisme, la dislocation du monde ouvrier qui était un acteur important de militance et de valeurs communes ou encore la montée de l’individualisme dans nos sociétés. Par ailleurs, l’échec de la grève des mineurs en Angleterre dans les années 80 a renvoyé un symbole fort aux politiques montrant ainsi qu’il était possible de mater d’importants mouvements sociaux même s’ils sont nombreux et organisés[6]. En pointant les manifestant·e·s et grévistes comme des personnes irresponsables, voire dénuées de raison, certains politiques parviennent ainsi à détourner l’attention sur ce qui porte réellement atteinte à la population : leurs mesures délétères.

Revaloriser des narratifs progressistes
Les grèves restent un puissant outil démocratique de mobilisation sociale et citoyenne. Elles ont ainsi permis d’importantes avancées et le maintien de droits essentiels. Réprimer les mouvements sociaux, c’est porter atteinte à la démocratie et au principe fondamental selon lequel chacun·e a le droit de s’exprimer. Les citoyen·ne·s doivent être en mesure de contester le pouvoir si les mesures prises ne leur conviennent pas.

Il est donc indispensable de rappeler régulièrement l’importance de ces actions sur l’ensemble de la population. Comme l’explique le sociologue spécialisé Jean Vandewattyne, il faut également « construire des imaginaires dans lesquels la dimension collective retrouve une place centrale […] Il faut reconstruire le sens du collectif et le fait que chacun puisse s’inscrire dans une dynamique collective : le bonheur se construit ensemble et pas au détriment des autres… »[7] [1] Malgré la création de la Belgique en 1830, il faudra attendre 1921 pour que l’article 310 du Code pénal, qui sanctionnait la participation à une grève, soit abrogé.

[2] COLLECTIF IRRUPTION, « 10 grèves qui ont changé la Belgique », Stuut, 21/11/2025, 10 grèves qui ont changé la Belgique – Stuut

[3] Les mesures d’austérité visent à réduire les dépenses et la dette publiques via des coupes budgétaires et/ou l’augmentation des impôts.

[4] Le gouvernement Arizona représente le gouvernement fédéral tandis que le gouvernement Azur représente la région wallonne/ Fédération Wallonie-Bruxelles.

[5] Ainsi les grèves, sont souvent traités via un angle qui interroge les « conséquences » de la grève sur la mobilité plutôt que sur les raisons de cette grève. Notons cependant que les 3 jours de grève en Belgique en novembre dernier ont plutôt fait l’objet d’un traitement médiatique s’intéressant aux causes profondes de ce mouvement spectaculaire.

[6] Queffelec Derwell « La grève ça sert à quelque chose ? », op.cit

[7] BERTHIER Aurélien, « Est-il devenu plus dur de faire grève aujourd’hui ? – Entretien avec Jean Vandewattyne », op.cit.

Autrice
AutriceElise Voillot