Donner d’importantes sommes d’argent à des SDF, aider des gens à recouvrer la vue en finançant leur opération ou déposer des cadeaux dans l’espace public… le tout en se filmant. Sur les réseaux sociaux, des influenceuses·ceurs ont fait de ce genre de contenu, appelé charity porn, leur marque de fabrique. Pourtant,derrière cette attitude a priori altruiste se cachent des motivations et des enjeux plus que problématiques.

Un principe de charité qui ne date pas d’hier

La notion même de charité est étroitement liée à la religion catholique, qui prône un amour de son prochain et défend le principe de charité comme vertu chrétienne [1].

Au 19e siècle, l’action humanitaire se développe à mesure que les inégalités, favorisées par la société capitaliste et industrialisée, se creusent. Elle se professionnalise et évolue pour servir divers objectifs : altruistes, économiques, politiques, de promotion de pratiques hygiénistes et sociales, d’impérialisme culturel (notamment pour justifier la colonisation) [2]. La bourgeoisie développe à foison les oeuvres de bienfaisance, surtout portées par les femmes. Teintées de moralisme, ces actions créent un rapport de subordination entre les bénéficiaires et les donatrices·teurs basé sur le principe de charité chrétienne.

Au 20e siècle, l’émergence de nouveaux médias comme la télévision permettent de visibiliser des problématiques sociales et les actions humanitaires qui en découlent. Des personnalités usent de leur influence pour récolter des fonds afin de soutenir les associations de terrain. Ce type d’initiative pose les fondements du charity business (business de la charité) soit la mercantilisation et la médiatisation de causes sociales et humanitaires.

Avec l’arrivée d’Internet et des réseaux sociaux, toute personne ou association peut produire du contenu et ainsi exprimer ses opinions, défendre des causes qui lui sont chères et récolter de l’argent. L’usage du smartphone offre une connectivité permanente et permet donc de filmer des situations, de les monter et de les poster presque en temps réel sur les réseaux sociaux. De nombreuses·eux influenceuses·eurs produisent ainsi des contenus mettant en scène leurs bonnes actions.

Si l’entreprise semble louable de prime abord, elle pose cependant de nombreuses questions éthiques et s’appelle quant à elle le « charity porn » (soit la « pornographie de la charité »).

Une infantilisation des personnes dans le besoin

Le charity porn est donc un lointain parent du modèle de charité chrétienne où les donatrices·teurs se voient (consciemment ou non) comme des héros et créent un rapport hiérarchique entre eux et les bénéficiaires de leurs dons. Les influenceuses·ceurs spécialisé·e·s dans le domaine du charity porn, comme Mr Beast (l’un des Youtubeurs le plus suivi au monde) jouent sur cet univers presque messianique à travers des titres accrocheurs : « 1000 personnes aveugles voient pour la première fois », « j’ai aidé 2000 personnes à remarcher ». À moins grande échelle, certain·e·s influenceuses·eurs se filment en train de donner des sommes d’argent ou de la nourriture, souvent à des gens dans le besoin, en mettant en évidence la réaction des bénéficiaires. Comme l’explique la journaliste Constance Vilanova « Le grand classique du charity porn c’est de […] filmer le visage des personnes dans le besoin […] [ce] qui pose un sacré problème d’infantilisation des personnes pauvres […] ». Souvent misérabilistes et paternalistes, ces vidéos tire-larmes jouent ainsi sur la spectacularisation de la pauvreté pour générer des vues sur les réseaux sociaux en ayant comme actrice·teur principal·e la·le généreuse·eux donatrice·teur. Les bénéficiaires se retrouvent quant à elles·eux dans une posture où il est difficile de refuser cette mise en scène.

Par ailleurs, ces vidéos permettent de déculpabiliser les influenceuses·ceurs face à d’autres contenus qu’elles·ils produisent et qui prônent l’ultralibéralisme.

Un soutien à très court terme

Dans ces vidéos avant tout sensationnalistes, peu voire aucune réflexion politique n’est emmenée. Les sujets sont avant tout traités sous un prisme individualiste et ne dénoncent pas les manquements sociétaux. Pas de remise en cause, par exemple, de l’absence d’une protection sociale efficace qui permet aux gens de se loger convenablement, de se soigner ou de se nourrir.

Ce type de contenus sous-entendent donc que ce sont des individus plutôt que des politiques publiques qui doivent venir en aide aux plus démunis.

Pour Constance Vilanova « parler de politique ou dénoncer un système, c’est perdre des abonnés ». Ces actions sont ainsi souvent menées en « one shot ». Elles ne s’intéressent pas à « l’après » et n’apportent donc pas de solutions structurelles aux problèmes évoqués.

Outre la dépolitisation des combats sociétaux, certain·e·s influenceuses·ceurs invisibilisent voire décrédibilisent le travail de terrain pourtant porté par des personnes disposant d’une réelle expertise et de compétences.

Donner… pour recevoir plus

Produire des contenus à haut impact émotionnel est favorisé par les algorithmes sur les réseaux sociaux et génère potentiellement des milliers (voire des millions) de vues. Ces visionnages génèrent pour les plus gros influenceurs d’importantes sommes d’argent, car leurs vidéos sont monétisées.

Mr Beast, cité plus haut et connu pour ses contenus « caritatifs démesurés », est ainsi l’un des plus importants influenceurs au monde et a généré, selon une enquête de 2022, 54 millions de dollars sur une année. En 2012, il lance le compte et l’organisation Beast Philanthropy pour financer « de sa poche » des projets humanitaires. Si selon lui ces contenus vidéos ne sont pas rentables, il utilise sa notoriété et l’image positive qu’il génère pour investir dans d’autres projets lucratifs. Citons sa marque de chocolat Feastables qui représente 50 % de son chiffre d’affaires total. Difficile alors de ne pas remettre en question l’altruisme supposé de ces influenceurs bienfaiteurs. Surtout lorsque l’on sait que Mr Beast a été accusé de mauvais traitements envers certain·e·s participant·e·s de ces vidéos et d’entretenir un climat de travail sexiste et toxique au sein de ses équipes.

Un petit pansement sur une plaie béante

Ne vous méprenez pas, cet article n’a pas pour objectif de dénoncer tout acte de bienveillance et de générosité. Il s’agit plutôt de pointer certaines actions qui s’apparentent plus à des stratégies marketing bien rodées qu’à un réel engagement militant.

La médiatisation de l’humanitaire et de l’action sociale est une pratique souvent nécessaire. Elle permet notamment de sensibiliser le grand public à certaines problématiques peu évoquées par les médias traditionnels et de récolter des fonds indispensables pour faire fonctionner les associations de terrain. Il ne s’agit pourtant que de la partie émergée de l’iceberg militant.

S’investir dans l’humanitaire ne s’improvise pas et ne consiste pas uniquement à donner d’importantes sommes d’argent. Comme l’explique Oxfam, ce soutien doit être implémenté en concertation avec les populations concernées avec pour objectif une sortie de crise à long terme. Évitons donc de promouvoir et de relayer sur nos réseaux des contenus misérabilistes ou créant une relation « héros·héroïne-victime » entre les donatrices·teurs et leurs bénéficiaires. Oui, ces vidéos nous touchent, mais elles le font au détriment de personnes fragilisées qui se retrouvent infantilisées.

Lorsque des influenceuses·eurs se filment en train de mener de bonnes actions, il est important d’étudier leurs réelles motivations et de remettre en question leur altruisme supposé.

Bien sûr, financer une opération chirurgicale et donner d’importants montants à des SDF aidera à court terme ces personnes. Cependant, il serait préférable d’étudier les causes sociales favorisant les inégalités plutôt que de mettre un petit pansement sur d’importants manquements sociétaux et politiques. La pauvreté n’est pas une problématique isolée, mais repose sur des politiques publiques qui fragilisent et précarisent. C’est un objet de lutte et pas une guerre d’égo.

[1] Charité : Amour du prochain (vertu chrétienne), bienfait envers les pauvres. Être charitable garantirait ainsi une place au paradis aux plus nantis. Les pauvres rappellent la figure du Christ. Synonymes : bienfaisance, humanité, miséricorde.

[2] Dès la Renaissance, le principe de charité chrétienne devient un prétexte pour légitimer la colonisation et les rapports de violences et de dominations qui en découlent.

Autrice
AutriceElise Voillot