
Le « retour à l’emploi » après une longue maladie est aujourd’hui au coeur des débats politiques et médiatiques en Belgique, porté particulièrement par les ambitions du nouveau gouvernement fédéral. Mais derrière les annonces et les discours, que recouvre concrètement cette réalité souvent simplifiée ? Aujourd’hui, en Belgique, 6 personnes en invalidité sur 10 sont des femmes !
Julie Maréchal, Coordinatrice Retour Au Travail (CRAT), en discute avec nous [1].
Les services « Retour au Travail » accompagnent tant les personnes en incapacité de travail (dès le premier mois où le salaire est garanti par la mutualité jusqu’à une année d’absence) que les personnes en invalidité (qui ont plus d’une année d’absence pour cause de maladie). Comprendre comment fonctionne ce retour au travail, c’est aussi s’interroger sur la manière dont notre société conçoit le travail, la santé et la place laissée à celles et ceux qui s’en éloignent un temps.
Pouvez-vous nous décrire les grandes étapes du parcours de « retour à l’emploi » pour une personne en incapacité de travail ?
En Belgique, le retour à l’emploi après une incapacité s’inscrit aujourd’hui dans un cadre légal et institutionnel de plus en plus structuré. Il existe plusieurs types de parcours, appelés « trajets de retour au travail ». Ces trajets dépendent de l’état de santé, du contrat de travail et de la situation personnelle de la personne concernée.
D’une part, le Trajet de Réintégration, prévu par le Code sur le bien-être au travail (CODEX), concerne le retour dans l’entreprise d’origine et implique la médecine du travail. Il s’agit d’une situation où la personne en incapacité a encore son contrat de travail. Ce trajet peut être activé par les travailleuses·eurs ou l’employeur·e, mais uniquement dans l’objectif d’une réintégration adaptée avec d’éventuels aménagements du poste.
D’autre part, lorsque le retour dans l’entreprise n’est pas possible ; soit parce qu’aucune solution adaptée ne peut être proposée au poste initial, soit parce que la personne en incapacité refuse un retour à son emploi (par exemple, en cas de burn-out). Dans ces conditions, c’est un Trajet de Réinsertion socioprofessionnelle, coordonné par la mutualité, l’INAMI et le Forem, qui peut être mis en place. Ce dernier est activé avec l’accord du médecin-conseil (MC) et se déroule sous la coordination du CRAT, dont le rôle central est d’assurer un accompagnement et un soutien social et administratif. Il agit en concertation avec toutes les parties concernées, y compris les personnes malades afin d’organiser un retour progressif et réaliste vers l’emploi. C’est dans ce deuxième type de trajet que j’interviens en tant que coordinatrice de retour au travail (CRAT). Mon rôle est de comprendre ses besoins et ses capacités, et de coordonner tou·te·s les acteurs et actrices concerné·e·s : les médecins-conseils, les services de formation, les « paramédicaux » (psychologues, kiné, etc.), les assistant·e·s sociales·aux. L’objectif est de proposer un accompagnement sur mesure vers une activité professionnelle qui respecte les limitations de santé.
Dans les cas où la personne n’a plus de contrat de travail, c’est également un trajet de réinsertion professionnelle qui s’enclenche, avec un accent mis sur la requalification ou le repositionnement dans un autre secteur d’activité. Trois processus spécifiques encadrent ce retour à l’emploi selon les situations :
– Un processus peut être initié à la demande du médecin-conseil, après analyse du dossier et examen médical. Si l’inaptitude dans le secteur professionnel de base est reconnue, la personne est orientée vers un trajet via le CRAT, dans un autre secteur adapté à ses limitations.
– Un processus peut être déclenché à l’initiative de la personne en incapacité, qui prend directement contact avec le CRAT. Le service évalue la demande, les besoins et les conditions d’accès au trajet de réinsertion, qui doit être validé par le médecinconseil pour enclencher le processus, même si c’est une initiative de la personne en incapacité.
– Enfin, une dernière possibilité concerne les personnes en invalidité qui prennent directement contact avec un service régional de l’emploi (Forem, Actiris) pour entamer un trajet de réinsertion via une convention spécifique. Une phase de Bilan d’orientation peut alors démarrer, mais le projet identifié doit être présenté au MC qui valide la compatibilité avec l’état de santé de la personne.
Quelles sont les pathologies les plus fréquentes chez les femmes ? Quelles sont les principales difficultés qu’elles rencontrent ?
On observe de nombreux troubles musculosquelettiques, souvent liés à des métiers physiquement exigeants et répétitifs comme la vente, le travail d’aide-ménagère ou le soin aux personnes (aide-soignante, etc.). Ces troubles touchent les muscles, les articulations ou le dos et peuvent rendre certains gestes du quotidien particulièrement douloureux. Les troubles psychologiques, comme la dépression ou le burn-out, sont également très présents. Les symptômes peuvent durer plusieurs mois, notamment lorsqu’ils ne sont pas pris en charge assez tôt. On observe aussi des maladies gynécologiques qui, bien qu’encore peu visibles dans les discours publics, ont un impact réel sur la capacité à reprendre un travail dans de bonnes conditions.
Mais au-delà des maladies, ce sont aussi souvent les conditions de vie qui compliquent le retour des femmes sur le marché de l’emploi. Parmi les obstacles spécifiques, on retrouve souvent l’absence de moyen de transport : certaines femmes ne disposent pas de voiture, ne possèdent pas de permis ou dépendent entièrement des transports en commun — parfois peu adaptés aux horaires de formation ou aux déplacements professionnels. Les responsabilités familiales, comme la garde des enfants ou la gestion du quotidien, représentent aussi une charge importante qui limite les possibilités de suivre une formation ou d’accepter un emploi à temps plein. Pour d’autres, des situations de dépendance (comme l’alcool) viennent encore complexifier leur chemin de réinsertion.
Toutes ces difficultés peuvent s’enchaîner et former un véritable cercle vicieux : les femmes s’inquiètent pour leur santé, ne savent pas toujours vers qui se tourner, manquent parfois d’autonomie dans leurs démarches administratives, ce qui les isole encore davantage. Cette solitude entraîne souvent une baisse de la qualité de vie et une perte de l’estime de soi, rendant le retour au travail encore plus difficile. C’est précisément là qu’intervient le service Retour au Travail qui collabore avec les médecins, les services sociaux, les différents services des mutuelles et d’autres partenaires pour proposer un accompagnement sur mesure.
Les dispositifs actuels prennent-ils suffisamment en compte la situation spécifique des femmes ? Quelles mesures prioritaires proposeriez-vous pour améliorer la situation ?
Aujourd’hui, les dispositifs qui existent ne tiennent pas suffisamment compte des réalités spécifiques des femmes. Pourtant, beaucoup d’entre elles cumulent plusieurs difficultés : des emplois précaires ou à temps partiel, des soucis de santé mentale, des maladies chroniques, et souvent aussi des responsabilités familiales importantes. Ces éléments rendent le retour à l’emploi plus complexe, et pourtant, ils ne sont pas toujours bien pris en compte dans les procédures actuelles.
Que ce soit pour les hommes ou pour les femmes, trop de retours au travail chez l’employeur·e initial·e échouent ou se terminent par un licenciement pour raisons médicales (appelé « C4 médical »), sans qu’une réelle réflexion ait été menée dans l’entreprise sur la manière d’adapter le travail de la personne qui revient. Pourtant, il est possible de mettre en place des solutions : des horaires adaptés, une reprise progressive à temps partiel, une réorganisation des tâches, voire un changement de poste au sein de la même entreprise.
Un autre problème fréquent est le manque de cohérence entre le plan de réintégration proposé et la réalité du terrain. Il s’agit de respecter les limitations fonctionnelles introduites dans le plan de réintégration CODEX. Autrement dit, il est essentiel que les limitations médicales d’une personne soient respectées : un·e travailleur·e ne devrait pas être obligé de faire un travail qui dépasse ses capacités. Cela demande un véritable travail de « job matching », c’est-à-dire un effort pour trouver un emploi qui correspond vraiment à ce que la personne peut encore faire.
Pour que ce retour soit réussi, il faut aussi travailler sur la communication dans l’entreprise. Les employeur·e·s et les collègues doivent mieux comprendre les difficultés, les handicaps ou les limitations d’un·e collègue qui revient après une longue maladie. La·le travailleuse·eur, de son côté, doit pouvoir exprimer ses besoins et ses limites sans crainte d’être jugé ou mis à l’écart. C’est important de souligner aussi qu’il existe encore des tabous autour des maladies gynécologiques et des troubles de la santé mentale…
Enfin, même si les personnes en incapacité de travail ont souvent accès à différents services pour les aider à se réinsérer, le soutien est parfois trop général et pas assez personnalisé, individualisé. Il faudrait pouvoir offrir un accompagnement renforcé, à la fois social, médical et psychologique, qui tienne compte de l’ensemble de la personne : sa pathologie bien sûr, mais aussi sa situation familiale, ses ressources personnelles, son quotidien, etc. Comme je le disais précédemment, les femmes connaissent des difficultés spécifiques au quotidien comme le poids inégal des responsabilités familiales ou l’accès aux transports qui sont des choses à prendre en compte, car ils ont des impacts bien réels sur le retour à l’emploi.
Cela suppose aussi de maintenir ou de développer, en parallèle du trajet de retour à l’emploi, un véritable parcours de soins : avec un suivi psychologique, des consultations en clinique de la douleur, des dispositifs comme SOS burnout, etc. Ces accompagnements ne sont pas « à côté » du travail, ils sont indispensables pour s’y préparer durablement.
[1] L’interview a été réalisée durant l’été 2025. Les changements et décisions politiques prises après cette période estivale n’ont pas été prises en compte dans cet article.




