
L’argent est un outil d’émancipation important. Mais il est également tabou et souvent présenté comme une affaire privée et même intime. « On ne parle pas de ça ». Et encore moins lorsque l’on est une femme. Parler d’argent dans le couple, c’est souiller l’amour et relayer le romantisme au placard. Pas étonnant qu’il soit utilisé par certains hommes comme un outil de domination dans les couples où sévissent des dysfonctionnements voire des violences conjugales et/ou intrafamiliales.
En 2024, Financité a voulu mettre en lumière ce phénomène qui, bien que présent dans de nombreux couples et familles, est souvent méconnu et donc passé sous silence. Produit en collaboration avec le Gsara, « Sous les coûts » est un documentaire d’une trentaine de minutes qui donne la parole à trois femmes victimes de violences économiques. Le film invite à porter un regard (nouveau) sur les rapports de dominations économiques et financières au sein des couples et des familles.

Visibiliser ce qui reste souvent dans l’ombre
Le documentaire suit le parcours de Gwendolina, Fatma et Medina. C’est la gorge serrée que nous découvrons leur courage. De la rencontre à la naissance des enfants. Puis de la séparation à l’épuisement face aux violences et aux injustices, toutes les trois parlent de leurs vies volées. Elles témoignent du contrôle, de la domination, du mépris des institutions et de la violence quotidienne. Elles racontent le cercle infernal dans lequel elles se trouvent et la longue (très longue) reconstruction qui s’en est suivie.
Leurs récits montrent comment le contrôle de l’argent est un outil de domination au sein du couple. Certaines victimes sont privées d’accès aux ressources financières du ménage. D’autres doivent justifier chaque dépense ou assumer seules les charges du foyer. Derrière ces situations se dessine une même logique : celle de réduire l’autonomie de la personne et de la rendre dépendante de son partenaire. Les violences économiques ne se limitent donc pas à une simple question de gestion financière. Elles constituent une stratégie de contrôle qui peut enfermer durablement les victimes dans des relations abusives.
« Sous les coûts » visibilise ce qui reste souvent dans l’ombre. Contrairement aux violences physiques, les violences économiques laissent peu de traces apparentes. Elles s’installent progressivement, à travers des interdictions, des pressions, des humiliations ou encore l’appropriation des revenus de l’autre. Parce qu’elles sont moins reconnues socialement, elles sont également plus difficiles à identifier et à dénoncer. Pourtant, selon une enquête publiée par l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne en 2014, une Belge sur sept (14 %) a subi ou est à risque de subir des violences économiques (contre 12 % pour la moyenne européenne).
Le documentaire montre également que les conséquences de ces violences dépassent largement la sphère privée. Lorsqu’une femme est privée de son autonomie financière, c’est l’ensemble de sa capacité d’agir qui est affectée. C’est sa liberté, sa dignité, qui sont mises à mal. Et devonsnous rappeler que lorsque cette liberté est confisquée, les conséquences peuvent être dévastatrices, voire mortelles ? Trouver un logement, quitter une relation violente, entamer des démarches administratives ou juridiques, assurer l’éducation des enfants, etc. Toutes ces actions nécessitent des ressources économiques. Sans argent, il devient quasi impossible de sortir de relations abusives et violentes. Audelà de la précarité financière, les témoignages révèlent aussi le sentiment d’épuisement et d’incompréhension auquel sont confrontées les victimes lorsqu’elles cherchent de l’aide auprès des institutions.
Lutter contre les dominations
Au-delà de la dénonciation, le film pousse à réfléchir aux solutions existantes et à celles que nous devons encore trouver. Plus largement, nous ne pouvons pas manquer de nous interroger sur la place de l’argent dans nos relations sociales, dans nos familles et sur les inégalités qui peuvent s’y reproduire. Il nous invite à renforcer la solidarité, à soutenir les associations de terrain et à promouvoir une meilleure éducation financière. Comprendre les mécanismes économiques, accéder à l’information et pouvoir participer aux décisions qui concernent l’argent sont autant de conditions nécessaires à l’émancipation individuelle et collective. Cette approche permet de dépasser une vision strictement technique de la finance pour la replacer dans une perspective sociale et démocratique.
La question n’est pas seulement de savoir qui possède l’argent, mais aussi qui peut décider de son utilisation et dans quelles conditions. À ce titre, les violences économiques apparaissent comme une manifestation particulièrement brutale des inégalités qui traversent notre société et plus particulièrement les familles.



