
Dans sa Déclaration de politique générale, le Gouvernement fédéral (dit « Arizona ») affiche une volonté claire. Les politiques visant le recul de l’âge légal de la pension, la réduction des périodes assimilées, la suppression des régimes dérogatoires, les politiques d’activation des malades de longue durée, la limitation des allocations de chômage à 2 ans et l’activation des bénéficiaires du Revenu d’Intégration Sociale (RIS) démontrent que le Gouvernement n’a qu’une obsession : supprimer tous les incitants négatifs à l’emploi.
La volonté du Gouvernement est de réduire l’écart qui sépare la Belgique d’un taux d’emploi de 80 % d’ici 2029 (72,3 % en Belgique actuellement). Il décide clairement d’y travailler en réduisant l’ensemble de nos mécanismes de protection sociale et à travers une série de mesures qui auront un impact direct sur la santé de la population.
Une exclusion des chômeuses·eurs de longue durée
Conditions d’accès au chômage :
La limitation ne se réduit pas simplement à exclure toute personne étant au chômage à partir de 2 années. Avec la redéfinition de la durée d’année de carrière (de 104 j/an à 156 j/an, soit de 4 à 6 mois), ce sont les conditions pour avoir accès au chômage qui sont également modifiées :
– Pour ouvrir le droit à 1 an de chômage, il faudra avoir travaillé 1 année lors des 3 dernières années.
– Pour avoir le droit aux 2 années de chômage maximum prévues par la réforme, il faut donc avoir travaillé 5 années auparavant.
Soit un système dans lequel chaque tranche de 4 mois de travail supplémentaire augmente d’un mois la durée de l’indemnité.
Une réalité souvent occultée : l’état de santé des chômeuses·eurs de longue durée
Le Gouvernement s’offre le luxe d’ignorer la réalité de vie des personnes en situation de chômage. En effet, partant du constat d’un manque d’études rigoureuses sur l’état de santé des personnes en recherche d’un emploi en Belgique, Solidaris a réalisé en 2023 une analyse comparative du profil de la santé des chômeuses·eurs de longue durée, des travailleuses·eurs et des invalides. Cette analyse révèle non seulement le profil spécifique de ces personnes (une population plutôt âgée, majoritairement ouvrière, sous statut BIM [1] et dont une grande proportion vit dans des quartiers pauvres), mais également un état de santé plus dégradé que celui des personnes en emploi et qui se rapproche davantage de celui des invalides.
Par ailleurs, Solidaris a révélé que les personnes en recherche d’un emploi sont davantage touchées par certaines pathologies (santé mentale, diabète et maladies chroniques) et ont un taux de mortalité nettement plus élevé (2,6 fois plus de risques de mourir dans les 3 ans que les personnes qui travaillent, tous âges confondus).
Pour Solidaris, une politique d’activation trop punitive ou déconnectée de la réalité peut dès lors réellement nuire à la santé. Des contrôles et sanctions excessives·ifs risquent d’ajouter du stress et de la pression sur des personnes déjà fragilisées. C’est le cas de nombreuses femmes, souvent confrontées à des obstacles spécifiques (discriminations à l’embauche, charges familiales non partagées, etc.).
Un recul de l’âge de la pension
Le dossier pension s’illustre également par un lien étroit avec la santé. La population belge vieillit et ce vieillissement s’accélère. Comme d’autres pays européens, la Belgique est confrontée de plein fouet à cette réalité socio-démographique qui pèse sur le financement de notre système de pensions.
Le Gouvernement envisage de prolonger la durée de vie active et d’inciter chacun·e à travailler plus longtemps. Or, toutes les personnes qui travaillent ne sont pas égales face au vieillissement. Les statistiques le montrent : l’espérance de vie en bonne santé varie fortement selon la pénibilité des carrières et le niveau socio-économique. Un·e cadre pourra plus facilement travailler jusqu’à 67 ans qu’un·e ouvrière·ier du bâtiment ou un·e aidesoignant·e.
Le Gouvernement veut imposer une série de mesures restreignant les conditions d’accès à la pension anticipée, avec l’introduction d’un système de bonus/malus pour les travailleuses·eurs décidant de partir avant l’âge légal et ne rentrant pas dans les conditions de carrière fixées. Tout ceci, sachant que d’ici 2031 (donc dans 6 ans), les périodes assimilées ne pourront plus représenter que 20 % de la carrière, avec une redéfinition de l’année de carrière passant de 4 mois (104 j/an) à 6 mois (156 j/an).
Pour Solidaris, repousser l’âge de la retraite sans adapter les conditions de travail ni tenir compte de l’état de santé, c’est prendre le risque d’augmenter le nombre de malades. En d’autres termes, le risque est majeur de transférer les coûts économisés par le Gouvernement vers l’assurance maladie-invalidité.
Des malades responsabilisé·e·s
En 2025, on compte 526.000 invalides (malades depuis plus d’un an). En l’espace de 10 ans, ce chiffre a presque doublé. Cette augmentation significative démontre le mal-être croissant qui gangrène le monde du travail. En effet, 70 % des malades de longue durée sont en incapacité en raison de leur emploi (troubles psychiques tels que le burn-out et troubles musculo-squelettiques). Enfin, 63 % des malades de longue durée ont plus de 50 ans et 61 % sont des femmes.
Pour Solidaris, toute politique qui ne s’attache pas aux causes profondes de l’invalidité est vouée à l’échec. Pour autant, le Gouvernement a déposé un projet de loi qui vise à réformer ce mécanisme et a choisi de privilégier l’activation des malades de longue durée plutôt que de s’attaquer aux facteurs qui les précipitent dans la maladie. Le Gouvernement entend ainsi augmenter les sanctions de 2,5 à 10 % sur les malades de longue durée, ce qui dénote de la volonté de faire peser la responsabilité de la maladie sur les travailleuses et travailleurs au détriment des employeuses·eurs.
Des conditions de travail détériorées
La question des conditions de travail et de la flexibilisation accrue doit également nous inquiéter. Tout un panel de mesures est prévu dans l’accord du Gouvernement pour flexibiliser le marché de l’emploi. Citons notamment l’annualisation du temps de travail pour les contrats à temps plein et à temps partiel (disposition qui consiste à lisser le temps de travail sur une année entière plutôt qu’une semaine), l’extension à tous les secteurs professionnels des flexi-jobs, la suppression de l’obligation de la durée de travail minimal de 1/3 de temps plein pour les contrats à temps partiels, l’augmentation de la limitation du travail étudiant à 650h ou encore la suppression de l’interdiction du travail de nuit et du dimanche. Ces mesures ont un effet délétère sur la santé des travailleuses et travailleurs que nous ne pouvons ignorer.
Aujourd’hui, en Belgique, on estime que le travail de nuit concerne près de 1 personne sur 10. À court terme, la fatigue accumulée peut provoquer des troubles de l’attention et des accidents de travail. Selon l’INRS (Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles), le travail de nuit perturbe en profondeur ces rythmes biologiques, ce qui se traduit par des effets et des risques avérés pour la santé des personnes concernées. Ces risques sur la santé se traduisent par deux types de troubles : les troubles du sommeil et les troubles métaboliques. Par ailleurs, depuis 2007, le Centre international de recherche sur le cancer a classé le travail de nuit comme étant un facteur de risque cancérogène.
Un lien évident entre le travail et la santé totalement occulté par le Gouvernement
Au sein de la population active, le lien entre le travail et la santé ne fait aucun doute. Le Thermomètre Solidaris 2025 démontre que 83 % de la population belge francophone pense que le travail peut engendrer des problèmes de santé. De plus, 45 % de la population exprime rencontrer des risques liés à des positions fatigantes ou douloureuses et 36 % se sent confrontée à des risques psychologiques dans l’exercice de leur profession.
Des constats partagés par la médecine du travail qui déclare que les conditions de travail au sens large (physique, mentale, charge de travail, etc.) figurent parmi les principaux risques influençant la santé des travailleuses·eurs. Pour 84 % des médecins du travail sondés dans le cadre de notre Thermomètre, il est de plus en plus demandé aux salarié·e·s de faire davantage d’efforts qu’avant, tant sur le plan mental que physique.
Selon l’INAMI, entre 2017 et 2022, les cas de burnout et de dépressions de plus d’un an ont augmenté de 43 %.
Au regard de ces données, force est de constater que les efforts en matière de prévention sont largement insuffisants. Toujours selon notre Thermomètre, 85 % des personnes interrogées pensent qu’il faut faire beaucoup plus de prévention pour anticiper les problèmes de santé des travailleuses·eurs avant qu’ils ne surviennent, pour réduire le nombre de personnes en arrêt maladie de longue durée. De plus, 82 % pensent qu’il faut revoir toute la façon dont le monde du travail est organisé aujourd’hui.
Les mesures présentées par l’Arizona s’inscrivent dans une volonté clairement affichée de mener une politique renforcée de retour au travail. Solidaris s’oppose non seulement aux mesures qui visent à responsabiliser les travailleuses·eurs en matière de chômage, de maladie et de pension, mais dénonce également l’absence de mesures collectives et préventives pour assurer des conditions de travail dignes. De manière totalement assumée, le Gouvernement, à travers ses politiques d’activation, de responsabilisation et de mise à l’emploi, creuse les inégalités sociales et augmente l’impact négatif du travail sur la santé.
L’absence de mesures sur le volet primaire de la prévention dénote une absence de réflexion et de prise en considération par le Gouvernement d’une réalité en Belgique aujourd’hui : celle de la dégradation des conditions de travail.
[1] BIM pour bénéficiaire de l’intervention majorée. Il s’agit d’un dispositif social mis en place pour venir en soutien aux personnes et familles à revenus modestes.



