La sécurité est la base de tous nos besoins et traverse de nombreuses dimensions de notre vie. C’est le fait d’être en sécurité chez soi comme dans l’espace public, d’avoir les moyens de manger à sa faim, de se soigner, d’être défendu·e ou encore d’être protégé·e par des lois. C’est aussi la sécurité de ne pas se sentir seul·e, de pouvoir compter sur la solidarité et sur son pays pour nous protéger. Afin qu’en retour nous puissions, ensemble, contribuer au mieux à la prospérité de la société et de tout un chacun. Quel beau projet de société n’est-ce pas ? Spoiler alert, CECI N’EST PAS UNE UTOPIE ! Néanmoins, chaque jour, à la maison, au travail ou dans la société, de nombreuses femmes vivent encore en insécurité suites aux violences physiques, verbales, psychologiques… et économiques qu’elles subissent tout particulièrement. C’est cette dernière que la rédaction de Femmes Plurielles a voulu mettre en lumière. Cette forme spécifique de violence insidieuse et invisible entrave fortement la possibilité des femmes à être indépendantes et autonomes financièrement, et de facto, à pouvoir gérer et faire leurs propres choix de vie.

Un continuum de violences [1]

Il y a quelques années, l’essai de Titiou Lecoq – « Le couple et l’argent » – a fait beaucoup de bruit. Célèbre pour sa « théorie du pot de yaourt » [2], Titiou a parfaitement mis en lumière les barrières financières auxquelles les femmes sont confrontées tout au long de leur vie, de l’enfance à l’âge adulte, sans oublier celles qui s’immiscent au sein du couple (hétérosexuel) et lors de la séparation. Elle raconte d’une part comment le patriarcat casse et biaise, dès l’enfance, le rapport des femmes à l’argent en les éloignant des questions économiques et du monde de la finance en général, mais aussi en les obligeant toujours à être à la merci des hommes. Et de l’autre comment ce patriarcat les instrumentalise pour tirer profit de leur main-d’oeuvre – rendue bon marché ou gratuite – en les cantonnant aux rôles de fées du logis, de mère au foyer, ou en dévalorisant les métiers dans lesquels elles sont majoritaires. La conséquence de ce continuum de violences économiques à travers l’histoire est qu’il appauvrit les femmes et les aliène à vivre aux crochets d’une autre personne – souvent le conjoint – pour survivre.

Cette usurpation du pouvoir économique des femmes peut se produire au sein du couple. Par exemple, lorsqu’elles se retrouvent sous la coupe d’un conjoint dominant qui contrôle tout, jusqu’à leur portefeuille, et à qui elles doivent constamment rendre des comptes. Cette spirale de violence les isole et leur fait perdre toute ressource et confiance en elles-mêmes, en leurs capacités, et de facto, à oser quitter leur conjoint. Elle s’opère aussi largement dans la sphère professionnelle quand les femmes continuent à gagner un salaire moins élevé que les hommes, même à compétences égales ! [3]

Et que les métiers dits « féminin » restent bien moins protégés et reconnus [4] que les métiers masculins en termes de statuts, de risques, de conditions et de pénibilité du travail [5]. Enfin, ces violences économiques sont également le fait de l’État quand, par omission volontaire ou manque d’intérêt, il ne met rien en place pour corriger les inégalités entre les hommes et les femmes. Ou pire, lorsqu’il met en place des politiques qui discriminent les femmes et aggravent leurs conditions de vie autant que leurs capacités financières !

Les responsabilités de l’État au niveau social et sociétal

La responsabilité de l’État – et de son gouvernement – est de veiller au bien-être, à la protection de ses citoyen·ne·s et à l’intérêt général de la société. D’assurer les droits de tou·te·s. De lutter contre les inégalités existantes au sein du pays de sorte que chacun·e puisse avoir accès aux ressources et aux services nécessaires à la vie : aux soins et aux médicaments, à l’énergie, à un logement convenable, à l’éducation, à la sécurité, à la protection au travail, etc. Or, la réalité est que tous les gouvernements ne font pas de ces objectifs une priorité. La tendance économique actuelle à travers la planète est au néolibéralisme. Celui-ci prône surtout l’intervention minimale de l’État dans l’économie (pour réglementer et réguler les prix ou la concurrence entre les entreprises par exemple), la restriction des dépenses sociales et la privatisation des services publics [6] (transports, énergie, crèches, maisons de repos, etc.). Selon son idéologie, les individus ne doivent compter que sur euxmêmes et non sur l’aide de l’État. C’est le fameux dogme de la méritocratie : « qui veut peut ! ». Sauf que, dans les faits, tout le monde ne nait pas avec les mêmes chances dans la vie. Par ailleurs, personne n’est à l’abri d’un coup dur (perte d’emploi, accident, maladie, handicap, etc.) ; raison pour laquelle ce filet de sécurité assuré par l’État est essentiel.

Le gouvernement Arizona suit bien sûr cette doctrine méritocratique. Depuis son arrivée au pouvoir, il s’entête à faire passer un maximum de ses réformes – souvent dans la hâte, au forcing et sans respecter les principes démocratiques – obnubilé par sa volonté d’atteindre les 80 % d’emploi d’ici 2030, et de « redresser » les finances publiques. Le tout, en suivant une unique stratégie : couper drastiquement dans les dépenses publiques et sociales, c’est-à-dire dans les services et aides apporté·e·s aux citoyen·ne·s (en matière de santé, d’enseignement, de transition climatique, de pensions, d’emploi, etc.), néolibéralisme oblige ! Et pour faire passer la pilule auprès de la population, il n’hésite pas à matraquer l’esprit des gens à grands coups de peur et d’ultimatum ; laissant présager un futur catastrophique si on ne suit pas sa stratégie. Pourtant, de nombreux rapports du Bureau fédéral du plan ou encore du Conseil d’État ont déjà mis en garde quant aux répercussions que ces réformes auront sur la population, dont l’augmentation des inégalités et de la précarité. Sans compter que d’autres solutions existent et pourraient être mises rapidement en place, comme par exemple une réelle justice fiscale avec une contribution plus juste et équitable des citoyen·ne·s et des entreprises, notamment des plus riches.

En ce qui concerne les femmes, on sait déjà qu’avec :

1) la réforme des pensions qui durcit les conditions d’accès à la pension légale et à la pension anticipée, qui prévoit un malus sur le montant de la pension pour celles et ceux qui veulent (ou qui n’ont d’autres choix) prendre leur pension avant 67 ans ;

2) la réforme du chômage qui limite les allocations de chômage dans le temps sans pouvoir faire appel au CPAS pour certaines [7] ;

3) la réforme du travail qui facilite l’exploitation des travailleuses·eurs grâce aux nouvelles règles d’hyperflexibilisation du travail ;

de nombreuses femmes seront, plus encore, poussées dans la précarité, voire la pauvreté. Ces réformes sont d’autant plus injustes que les femmes sont celles qui sacrifient le plus leur carrière pour prendre soin des enfants ou d’un·e membre de la famille en perte d’autonomie.

Ce sont également elles qui compensent le manque de places en crèche, en maison de repos, etc. Mais aussi celles qui endossent majoritairement les métiers les plus précaires (bas salaires, horaires flexibles et décalés, etc.) alors qu’ils sont vitaux sur le plan social et sociétal (infirmière·ier, aidefamiliale, institutrices·teur, aide-ménagère·er, technicien·ne de surface, etc.).

De plus, la manière dont ces réformes ont été élaborées et approuvées est inacceptable dans le sens où le gouvernement s’est peu préoccupé d’analyser leurs impacts sur la population. La Belgique avait pourtant voté en 2007 une loi pour éviter que des politiques publiques néfastes pour les femmes soient mises en place. Cette loi du « gendermainstreaming » oblige légalement tous les niveaux de pouvoir (fédéral, régional et communautaire) à intégrer la dimension de genre dans la réflexion, la réalisation et l’application de l’ensemble des politiques publiques, les mesures et actions qu’ils prennent, de veiller à ce que les objectifs soient poursuivis et de retracer leur état d’avancement, ainsi que les résultats, dans des rapports spécifiques qu’ils doivent remettre au Parlement [8]. Il est évident que ces analyses n’ont pas été réalisées. Et lorsque les associations, les ONG, les syndicats, les mutualités, etc. interpellent le gouvernement pour leur faire part de leurs inquiétudes et des constats qu’elles observent auprès des personnes avec qui elles sont directement en contact, le gouvernement s’en dédouane complètement et ne bouge pas d’un chouia sa ligne de tir. Tout porte à croire que le seul objectif à atteindre, coûte que coûte, est la productivité du pays (à la force des bras des travailleuses·eurs) et la croissance économique… tant pis donc pour la santé et le bien-être de la population et des citoyen·ne·s.

Ce mépris complet nous met en colère, mais hors de question de baisser les bras ! Ce que ce marasme ambiant nous aura prouvé une fois de plus, c’est que la solidarité est notre plus grande force et notre plus grande chance. Nous sommes fort·e·s, nous sommes fièr·e·s et toutes·tous dans le même bateau ; c’est pourquoi nous continuons à nous serrer les coudes et à nous battre pour un modèle de société plus juste, qui prend soin de tou·te·s, de la nature et de notre planète.

À travers ce numéro, rappelons que nous avons plein de victoires à aller chercher ensemble et qu’encore une fois, OUI ON VA LE FAIRE !

[1] Un continuum de violences économiques désigne ici un ensemble de violences formant un tout connecté et non comme des faits isolés. Il englobe tous les abus sur le plan économique : des faits les plus ordinaires (par exemple, un·e conjoint·e qui impose ses propres choix financiers au couple) au plus violents (par exemple, un·e conjoint·e interdit à l’autre d’avoir un compte en banque ou de disposer de ses propres revenus).

[2] Le fait que beaucoup d’hommes financent les postes les plus intéressants au sein du couple (la maison, la voiture, etc.) tandis que les femmes payent les courses induit qu’en cas de séparation, monsieur repart légitimement avec la maison et la voiture tandis que madame repart avec ses pots de yaourt vides !

[3] C’est ce qu’on appelle l’écart salarial.

[4] Manque de prévention, pas de reconnaissance des maladies professionnelles, manque de contrôle des conditions de travail, non-respect des conventions collectives de travail.

[5] On pense notamment aux femmes qui travaillent dans les secteurs des titres-services et du nettoyage en général, dans le secteur de l’extrascolaire ou encore de l’aide et des soins à domicile.

[6] Certaines entreprises qui étaient auparavant publiques (et donc gérées par l’État) sont vendues à des entreprises privées.

[7] En effet, contrairement à l’accès aux allocations de chômage, qui est conditionné aux années de travail, le revenu d’intégration sociale (RIS) est quant à lui octroyé selon que d’autres personnes vivant sous le même toit perçoivent, ou non, un revenu. Ainsi, les femmes qui vivent avec un conjoint ou un parent qui ont un revenu suffisant n’auront pas droit au RIS.

[8] Institut pour l’ÉGALITÉ des femmes et des hommes, « La loi gender mainstreaming du 12 janvier 2007 », Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, consulté le 29 avril 2026, https://igvm-iefh.belgium.be/fr/themes/gender-mainstreaming/legislation.

Autrice
AutriceWivynne Gaziaux