Alors qu’un député français à l’Assemblée Nationale a fait l’objet d’une menace de mort liée à son handicap en 2025, Esenca – syndicat des personnes en situation de handicap- s’intéresse de plus près aux mécanismes qui permettent ce type de déclaration dans le champ public et médiatique.

Qu’est-ce qui se cache derrière la fenêtre d’Overton ?

La notion de « fenêtre d’Overton » est régulièrement évoquée dans différents réseaux sociaux et médias, afin de décrire l’influence qu’ont les idées les unes sur les autres dans le débat public. Elle désigne l’ensemble des opinions et discours jugés acceptables par le plus grand nombre dans l’espace public. En vertu de ce concept, cette fenêtre « de ce qui peut être dit » peut se déplacer — s’agrandir ou se rétrécir — selon l’évolution des normes et des valeurs sociétales ainsi que des événements historiques.

Ce principe trouve un écho pertinent en psychologie sociale, puisqu’il renvoie à deux biais cognitifs [1] : l’effet de simple exposition et l’effet de contraste. Le premier biais signifie que le fait d’être exposé fréquemment à une image ou une idée nous familiarise inconsciemment avec celle-ci, tandis que le second implique que notre perception d’un élément ou d’une situation soit altérée par la comparaison avec d’autres.

Prenons l’exemple d’une insulte pour illustrer ces deux biais. La première fois que cette insulte sera prononcée, elle semblera choquante pour la majorité de la population qui l’entend, presque inaudible. Mais, à force d’être répétée, cette insulte va se figer dans les esprits, de sorte qu’elle finira par être socialement acceptée, ou du moins être perceptible. Ceci constitue l’effet de simple exposition. Par ailleurs, selon l’effet de contraste, si cette insulte atteint et heurte l’opinion publique, cela signifie qu’en comparaison avec celle-ci, d’autres insultes paraîtront alors moins offensantes.

Le principe de la fenêtre d’Overton séduit l’extrême droite et est consciemment utilisé comme stratégie politique. En effet, en formulant des idées et discours politiques volontairement radicaux, ces partis ouvrent le champ de ce qui est dicible dans l’espace public. De plus, ils parviennent à ce qu’une autre proposition politique, moins extrême, paraisse acceptable.

L’exemple le plus frappant étant celui du « grand remplacement », une théorie selon laquelle les populations du continent africain seraient en train de remplacer les populations blanches européennes. Cette théorie ne s’appuie sur aucun élément véridique ni vérifié. Mais le fait qu’Éric Zemmour, journaliste et politicien français d’extrême droite l’ait repris depuis plusieurs années et à de nombreuses reprises dans les débats aboutit à ce que cette notion de grand remplacement soit connue du grand public.

Cette illustration très concrète doit attirer toute l’attention des actrices et acteurs qui militent pour la défense et la protection des minorités. Si une théorie complotiste et non fondée a pu s’insérer dans le langage commun en seulement quelques années afin de viser les personnes d’origine étrangère, il y a lieu de s’inquiéter : quand se produira-t-il un même phénomène concernant d’autres publics telles que les personnes en situation de handicap ? Il ne s’agit malheureusement pas de simples fantasmes ; prenons deux cas très concrets, tant en France qu’en Belgique, afin de démontrer que le risque est réel.

Le simple fait que des campagnes meurtrières
nazies soient à nouveau ne serait-ce
qu’évoquées au sein d’un organe politique
français doit attirer toute notre attention.

Le cauchemar de l’Aktion T4 énoncé en France

Le dimanche 6 avril 2025, Sébastien Peytavie — premier et unique député à l’Assemblée nationale française en fauteuil roulant — porte plainte auprès du parquet pour menace de mort. La veille, un blog d’extrême droite appelait à s’en prendre au député par « l’Aktion T4 », opération nazie ayant mené à l’extermination de plus de 200 000 personnes en situation de handicap. Le simple fait que des campagnes meurtrières nazies soient à nouveau ne serait-ce qu’évoquées au sein d’un organe politique français doit attirer toute notre attention. De telles paroles constituent une brèche certaine dans la fenêtre d’Overton.

Si cette idée nauséabonde n’est pas encore tolérée dans nos démocraties, elle commence toutefois à être verbalisée. Mais aussi et surtout, si l’on assiste à une multiplication de ce type de propos visant les personnes en situation de handicap, ne risque-t-on pas de banaliser les discours publics hostiles à leur égard ?

Et la Belgique dans tout ça ?

Le 7 novembre 2025, RTL-tvi diffuse l’émission « Sans boulot : tous fraudeurs ? », où le journaliste Christophe Deborsu rencontre des personnes en région liégeoise vivant des allocations sociales. Presque instantanément, le programme suscite de vives réactions et divise l’opinion publique [2]. Certaines et certains estiment que ce dernier ne fait qu’illustrer les défaillances du système social belge, tandis que d’autres y voient un résumé biaisé et peu nuancé du quotidien d’un public précarisé.

Cette émission constitue une réelle mise en garde à la lueur du principe de la fenêtre d’Overton. En filigrane d’une émission qui présente (volontairement ?) sans nuance ni mise en contexte les bénéficiaires des allocations sociales comme profitant d’un système social trop généreux, se dessinent des idées et opinions selon lesquelles ces « profiteurs » ne devraient pas recevoir d’allocations.

Il s’agit d’un véritable danger à l’encontre de personnes précarisées. Cette émission ciblant les bénéficiaires d’allocations sociales et/ou malades, banalise un discours déshumanisant à l’encontre de ces populations dans l’espace public et politique.

La question reste en suspens, mais nous nous devons d’être vigilantes et vigilants aux idées néfastes pour les publics minoritaires afin de dénoncer les répercussions que celles-ci peuvent avoir et ce, jusque dans les sphères politiques.

[1] Les biais cognitifs sont des espèces de « bugs » de nos cerveaux.

[2] Voyez notamment :