
La justice occupe une place centrale dans nos sociétés démocratiques. Elle est souvent présentée comme un pilier fondamental de l’État de droit. Pourtant, son fonctionnement soulève de nombreuses interrogations. Qui protège-t-elle réellement ? Qui sanctionne-t-elle en priorité ? Quelles finalités poursuit-elle ? Dans un contexte marqué par l’aggravation des inégalités sociales et une défiance croissante envers les institutions, ces questions sont plus que jamais d’actualité.
Tout·e·s égales·aux devant la loi ?
La justice n’est pas neutre. Elle s’inscrit dans un contexte social et culturel, traversé par des représentations et des rapports de domination qui amènent à des stéréotypes et des discriminations. Elle est par ailleurs un lieu de pouvoir, où les statuts, les règles et les procédures sont omniprésents.
Pour le sociologue Pierre Bourdieu, le droit est en réalité une forme de violence symbolique légitimée par l’État, et ce, pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que le milieu professionnel en tant que tel tend à exclure les non-initié·e·s du fait de sa complexité. Chaque année, des milliers de justiciables [1] ne font pas valoir leurs droits, car elles·ils ne disposent pas des moyens nécessaires (ressources financières, informations, etc.) pour le faire.
La justice est également tributaire des lois édictées par l’État. Or celles-ci judiciarisent de plus en plus certains phénomènes sociaux (pauvreté, marginalisation, etc.) plutôt que de les traiter comme des problèmes relevant de la responsabilité collective et des politiques publiques mises en place. En d’autres termes, « la justice pénale tend à s’imposer comme un outil privilégié participant au contrôle et à la responsabilisation des populations les plus précarisées ». Certaines figures du « risque » sont d’ailleurs directement identifiées par nos gouvernements : le plus souvent des hommes, jeunes, issus des quartiers populaires et racisés.
À cela s’ajoutent les inégalités de traitement. Le sociologue et criminologue américain William Chambliss démontre dès les années 1960 que « pour un délit équivalent, les justiciables des groupes défavorisés ont plus de chances d’être identifié·e·s, arrêté·e·s, et incarcéré·e·s dans l’attente d’un procès, puis d’être déférés devant un tribunal, reconnus coupables et punis très sévèrement ».
La justice reproduit donc plus qu’elle ne corrige les inégalités. Elle les maintient, voire les renforce, tout en donnant l’apparence d’une neutralité pourtant inexistante. Elle est un dispositif central qui structure les rapports de pouvoir, les formes de contrôle et la gestion des populations.
Punir, une vraie solution ?
Il existe différentes façons de concevoir notre modèle de justice et les objectifs qu’il doit poursuivre. Selon le but principal recherché, une société peut s’inscrire davantage dans un modèle de justice axé sur la punition, la réinsertion, ou la résolution.
À l’heure actuelle, ces trois modèles coexistent, mais leur poids respectif varie. Le système rétributif traditionnel (axé sur la punition) continue à dominer notre vision. Cela signifie que la loi se focalise sur l’acte commis et sur l’autrice·teur de l’acte réprimandé et que cet acte est considéré comme une atteinte contre l’État. Dans ce cadre, la prison demeure, pour certains types de publics et de crimes, la réponse la plus fréquente du système pénal. Or, l’emprisonnement est source d’exclusion, d’isolement, de déclassement et de marginalisation. Pire, « la prison produit ce qu’elle entend combattre : elle aggrave l’ensemble des facteurs de délinquance en précarisant des populations d’ores et déjà fragilisées d’un point de vue socio-économique et psychologique ».
De plus, de nombreuses études démontrent que les stratégies pénales punitives (peines plus sévères, construction de nouvelles prisons, renforcement de l’arsenal policier, etc.) ne sont pas des réponses efficaces dans la réduction du taux de criminalité. Elles sont davantage des réponses symboliques, politiques et culturelles. Ce modèle de justice relègue par ailleurs les victimes au second plan, en ne tenant pas compte de leurs besoins et de leurs attentes.
La justice reproduit donc plus qu’elle ne
corrige les inégalités. Elle les maintient, voire
les renforce, tout en donnant l’apparence
d’une neutralité pourtant inexistante.
Mais alors, quelles alternatives ?
Le concept de justice transformatrice constitue une piste puisqu’elle vise une transformation sociale et structurelle des systèmes qui permettent aux violences de se produire. L’objectif ici est de résoudre une situation plutôt que de réparer un dommage causé. Cette vision séduit de plus en plus les milieux féministes, car cela permet d’inscrire la problématique des violences basées sur le genre dans un contexte sociétal de domination masculine, un aspect souvent négligé par la justice traditionnelle. Comme l’indique le CVFE (Collectif contre les Violences Familiales et l’Exclusion), il est peu pertinent de chercher à transformer un individu pour ensuite le renvoyer dans une société qui valide ou tolère son comportement problématique. De plus, les violences basées sur le genre sont extrêmement répandues (parce que systémiques), avec un nombre d’agresseurs considérable, ce qui rend la réponse pénale actuelle largement irréaliste.
La justice transformatrice n’est toutefois pas une solution miracle. Pour être efficace, elle nécessite des ressources humaines, financières et du temps. Surtout, elle doit dépasser le cadre strict des institutions judiciaires, puisqu’elle engage la société dans son ensemble. Elle reste dès lors à ce stade majoritairement théorique, et donc marginale dans sa mise en application.
Elle nous interroge néanmoins : face à un acte qualifié de crime, quel objectif souhaitons-nous poursuivre ? Dissuader ? Punir ? Réinsérer ? Exclure ? Protéger les victimes, l’État ou l’ensemble des citoyen·ne·s ? Ces questions sont, in fine, profondément politiques et méritent d’être posées au sein du débat public pour espérer un jour passer de l’égalité de droit à l’égalité de fait, de l’accès formel à la justice à l’accès réel, d’une protection ciblée à une protection universelle.
[1] C’est-à-dire toute personne susceptible de se retrouver devant un juge.




