
Ils ne siègent pas toujours dans les parlements, mais ils dictent bien souvent les règles de l’économie mondiale. Investisseurs, génies de la tech, banquiers, avocats… ces hommes ultra-riches caractérisent aujourd’hui une nouvelle forme de pouvoir, qui ébranle de plus en plus nos sociétés démocratiques. Mais d’où leur vient cette influence ? Quels sont leurs profils et pourquoi ? Et surtout comment les contrer avant que l’extrême droite ne s’immisce à la tête de nos États ?
Démocratie, oligarchie et broligarchie
En Belgique, le pouvoir politique est détenu par le peuple, et donc les citoyen·ne·s, égales·aux devant la loi. Plus précisément, les citoyen·ne·s élisent des représentant·e·s qui prennent les décisions politiques en leur nom en élaborant et votant des lois. Ce système est celui de la démocratie représentative et il implique un certain nombre de principes fondamentaux : la mise en place d’élections libres, la séparation des pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire) ou encore le respect de droits fondamentaux [1].
Mais d’autres types de régimes politiques existent, comme l’oligarchie. Né durant l’Antiquité, ce terme décrit un régime politique au sein duquel le pouvoir est exercé par un petit groupe de personnes privilégiées, agissant dans leur propre intérêt. Les oligarques contemporains n’occupent néanmoins pas forcément une fonction politique officielle. Leur pouvoir est davantage indirect, basé sur leur capital financier et une forme de connivence avec l’élite dirigeante, leur permettant de manipuler les décisions politiques en leur faveur.
Si, en fonction des époques et des lieux, l’oligarchie a réussi à s’imposer, ce modèle connait une nouvelle vague d’intérêt médiatique et scientifique en Occident, en lien, notamment, avec la seconde victoire de Donald Trump aux États-Unis. En effet, nombreux sont les journalistes, chercheuses·eurs, militant·e·s, etc., qui nous alertent aujourd’hui sur la montée en puissance de l’influence exercée sur notre société par les hommes les plus fortunés de la planète. Ce phénomène porte d’ailleurs un nom, celui de broligarchie (bro, contraction de brothers en anglais, qui signifie frères). Plus précisément, ce néologisme nous éclaire sur l’entre-soi masculin, blanc et ultra-riche qui s’installe de plus en plus confortablement à la tête de certains États (que ce soit dans l’ombre ou la lumière).
Broligarchie, capitalisme et rapports de domination
Mais cette situation n’est-elle pas inévitable dans une société capitaliste et néolibérale ? Rappelons que ce régime économique et idéologique a pour raison d’être l’accumulation et la concentration des richesses et définit l’argent comme étant le premier moteur de prospérité. Or, ce modèle crée par essence des inégalités qui empêchent l’exercice réel de la démocratie et renforce la mainmise d’une poignée d’individus dans des secteurs d’influence faramineux, comme les médias et la technologie.
Ces groupes dominants, qui disposent de privilèges non négligeables, s’appuient par ailleurs sur un système de dominations qui les renforce et qu’ils alimentent. Ce qui explique la prédominance d’hommes blancs dans leurs rangs. Le concept de broligarchie démontre donc à quel point régime politique, modèle économique et rapports de dominations sont intimement liés.
Une démocratie vacillante au service de l’extrême droite
Pour conserver leur statut privilégié, ces « broligarques » souhaitent donc préserver le modèle économique actuel. Or, dans un contexte où notre régime capitaliste se heurte à des contradictions de plus en plus flagrantes [2] et s’enlise dans ses travers en creusant les inégalités sociales à l’extrême, une politique plus autoritaire apparait comme une solution idéale pour continuer à imposer leurs règles du jeu et à en tirer profit. C’est pourquoi nombre d’entre eux n’hésitent pas à pactiser avec l’extrême droite (lorsqu’ils ne défendent pas déjà de base les valeurs qui y sont associées).
Main dans la main, partisans politiques et milliardaires mettent dès lors tout en place pour convaincre la population d’adhérer à leur idéologie et à leur vision de la société. L’une de leurs stratégies est de capitaliser sur la défaillance de notre système et les frustrations qui en découlent. Cette technique leur permet de détourner les regards de leur responsabilité et de pointer d’autres ennemis communs (comme les personnes en situation de migration). Pourtant, ceuxci sont pleinement impliqués dans l’affaiblissement de nos principes démocratiques et la multiplication des instabilités (économique, politique, écologique, sociales, etc.) actuelles. Et ce cercle vicieux est d’autant plus inquiétant dans le cadre d’une monopolisation progressive de notre espace médiatique et du financement de réseaux d’influence souterrains d’extrême droite [3].
Démocrates européens, prenez vos responsabilités !
Pour empêcher la prolifération du modèle américain au sein de l’Union européenne, nos dirigeant·e·s politiques doivent aujourd’hui être lucides et intransigeant·e·s, et réaliser un travail critique de fond sur l’état de nos démocraties. Ce chantier est par ailleurs indissociable à la mise en place d’une politique ambitieuse de lutte contre les inégalités, à travers à la fois la taxation des plus riches à la hauteur de leurs moyens et l’investissement dans les biens et services socialement utiles (santé, éducation, logement, nourriture, environnement, etc.).
L’Europe, comme le souligne Thomas Pikkety, a inventé, durant le siècle passé, l’État social et la révolution sociale-démocrate. Aujourd’hui, celle-ci est à un tournant fondamental, prise entre plusieurs feux, parfois dangereux. Plus que jamais, elle doit se positionner en tant que grande défenseuse des valeurs démocratiques qui la définissent depuis son fondement. Et vu les forces internationales actuelles, elle ne peut plus le faire à moitié…
[1] Pour plus d’informations : VIERENDEEL Florence, « Comment réenchanter notre démocratie ? », Analyse Soralia, 2023
[2] Citons, par exemple, la préservation de la planète, incompatible avec un système productiviste illimité.
[3] Comme le réseau Atlas ou le projet Périclès.




