
Il est courant, dans certains mouvements de gauche, de considérer le sport (et le soin du corps qu’il implique) comme non digne d’intérêt politique, voire comme intrinsèquement réactionnaire. À contre-courant de cela, de nombreuses·eux activistes anticapitalistes revendiquent une résistance aux systèmes d’oppression dans leurs pratiques de la musculation. Elles et ils montrent que, loin d’être un non-sujet, les pratiques sportives sont profondément politiques.
Quel est le problème avec le sport ?
De nombreux constats expliquent la méfiance à l’égard du sport de la part de celles et ceux qui luttent contre les violences systémiques. Le sport est, en effet, un lieu de discriminations, de violences et d’inégalités pour les femmes* [1], les personnes trans, racisées, grosses, précarisées ou âgées [2]. Ces dernières années, le gain de popularité de certain·e·s influenceuses·eurs fitness a encore accentué l’idée que le sport ne serait que pour les corps minces, jeunes, valides et hétéronormés.
Pourtant, comme le remarque Lou Eve, coach fitness LGBTQIA+ et écrivaine antiraciste, en désinvestissant les sports, la gauche a « laissé le corps à l’extrême droite »[3]. Malgré cela, une approche politique de gauche du sport existe. Elle envisage les pratiques sportives comme des lieux de construction de résistances, dans une culture du soin des corps minorisés.
Soigner nos muscles
Dans Douceurs de la musculation, Martin Page remarque la contradiction d’« une société qui nous dit d’aller vers la santé, mais nous pousse vers la maladie » [4]. Les douleurs musculo-squelettiques, les troubles anxieux et dépressifs, la fatigue chronique et certains cancers ne sont que quelques-unes des façons dont les corps, surtout les plus précarisés, sont détruits sous le capitalisme.
La musculation n’est pas la solution révolutionnaire contre tout cela. Pourtant, pour Page, elle contient une puissance politique. D’une part, elle s’ajuste à des multiplicités de corps et de timings, ce qui la rend accessible et assez démocratique. D’autre part, sa pratique régulière et progressive diminue les douleurs physiques et accompagne le soin de troubles psychologiques. Pour l’auteur, cela fait de la musculation une forme de résistance incarnée aux systèmes qui détruisent notre santé.
La fatigue chronique, la précarité, la dépression, le manque de temps et de nombreux autres facteurs nous éloignent des pratiques sportives. Il ne suffit pas de « vouloir » faire du sport.
« Swolletariat »
La musculation, c’est aussi une façon de consolider une communauté autour de soi. Sur Instagram, la militante antifasciste Angel Gonzales diffuse l’idée de « swolletariat ». Mot-valise composé de swollen (gonfler) et prolétariat, le swolletariat renvoie, en quelque sorte, à un « prolétariat de la gonflette ». C’est une façon de s’approprier le mépris des militant·e·s de gauche à l’égard des muscles gonflés.
Gonzales explique que sa pratique communautaire de la musculation est un outil « d’empowerment collectif » [5]. Pour iel, avoir des espaces pour construire du lien, s’accompagner et célébrer ensemble des petites victoires liées aux capacités de nos corps est une nécessité pour lutter contre la fascisation en cours.
La puissance des mouvements
Cet article n’est pas une injonction au sport. La fatigue chronique, la précarité, la dépression, le manque de temps et de nombreux autres facteurs nous éloignent des pratiques sportives. Il ne suffit pas de « vouloir » faire du sport : il faut disposer des conditions pour y accéder.
En revanche, des approches comme celles de Page et Gonzales nous rappellent que, quand on a les conditions pour pratiquer un sport, nous pouvons prendre soin de nous-mêmes et de nos muscles tout en militant contre le capitalisme, le patriarcat, le racisme et tous les systèmes de domination qui malmènent nos corps. Nos critiques des systèmes de domination, loin d’être incompatibles avec le sport, vont de pair avec toutes les pratiques par lesquelles nous intégrons du mouvement dans nos quotidiens.
[1] Toute personne se reconnaissant dans cette identité.
[2] À cet égard voir, par exemple, le travail du collectif « Balance ton sport »
[3] Ces dernières années, le sport et la musculation sont devenus le cheval de Troie des mouvements masculinistes et d’extrême droite. Voir, par exemple, l’enquête de la RTBF
[4] Martin Page, Douceur de la musculation, Paris, 2025, p. 159.
[5] L’empowerment est un concept féministe qui fait référence aux processus par lesquels nous construisons de la puissance sur nos conditions de vie et sur nos corps. S’il a des effets individuels, l’empowerment est d’abord un processus collectif.
Autrice
Laura Aristizabal Arango



