Comment prendre soin de soi dans une société capitaliste, sans tomber dans les promesses séduisantes — et parfois trompeuses —, du développement personnel ? Le bien-être s’inscrit souvent dans une logique d’optimisation : applications, coaching, routines, objectifs. Aujourd’hui, le « self-care » est partout : sur les réseaux sociaux, dans les librairies, au travail. Il est souvent présenté comme une démarche individuelle, parfois coûteuse, orientée vers un objectif clair : devenir une version améliorée de soi-même. Mais prendre soin de soi doit-il nécessairement passer par la performance, l’optimisation et la consommation ? À partir d’une lecture critique du développement personnel, il est possible d’esquisser une autre voie : celle d’une éthique du « prendre soin de soi » qui ne soit ni performative, ni marchande, ni déconnectée des réalités sociales. En voici quelques pistes !

« Exit » le développement personnel ?

Bien sûr, le développement personnel peut apporter des outils au quotidien, du réconfort, ou augmenter un sentiment de contrôle sur sa vie. Sans nier ces aspects, Charlie Cottin, dans son étude d’éducation permanente, met en lumière certaines de ces limites.

Le développement personnel :

• Individualise des problèmes collectifs (les discriminations vécues et le manque d’accès aux soins de santé seraient la faute des individus, etc.),

• Valorise uniquement la performance (jusque dans l’intime),

• Transforme les questions du bien-être humain en produits du marché économique (formations, livres et autres produits miracles, etc.)

• Simplifie les solutions en niant les parcours de vie des individus. Chaque personne a des ressources et des difficultés spécifiques (financières, de santé, sociales, etc.).

Dès lors, comment s’éloigner de ces pratiques et prendre soin de soi de manière plus réaliste, et plus respectueuse de soi et des autres ?

La force du collectif

S’occuper de soi ne se limite pas à une expérience solitaire. Par exemple, partager ce que l’on traverse durant une période difficile, demander de l’aide (à son entourage ou à des professionnel·les), écouter à son tour ses proches lorsqu’elles·ils en ont besoin… Sont des formes de solidarité qui font du bien. Beaucoup de bien. Les espaces collectifs (groupes de parole, associations [2], comités de quartier) cumulent des effets positifs à « s’occuper de soi ensemble » : créer du sens, du lien social, renforcer une plus grande capacité à agir, que ce soit à l’échelle d’un groupe, d’un quartier ou plus. Dans ces moments-là, prendre soin de soi et prendre part au monde ne s’opposent plus vraiment. En effet, le bien-être se construit aussi ensemble, dans l’action partagée à la maison, au travail, dans une association…

(Re)donner de la valeur à ce qui est accessible

Repenser le soin de soi, c’est aussi le sortir (au moins en partie) du marché. En effet, le bien-être ne devrait pas être conditionné par sa capacité à consommer. Or, de nombreuses pratiques accessibles existent : se promener, asser du temps dans la nature, cuisiner, créer, discuter, participer à un atelier gratuit d’une association, un festival organisé par sa ville, etc. Valoriser et participer à ces activités, c’est aussi reconnaître le rôle des politiques publiques dans notre bien-être personnel ! L’accès à des espaces communs, verts et entretenus, l’accès à la culture (des livres récents à la bibliothèque), et des services collectifs adaptés à différents publics, en sont quelques exemples. Dans cette perspective, avoir la possibilité de se ressourcer correctement est moins un enjeu individuel, qu’une conséquence des décisions de nos politicien·ne·s. Surtout dans un contexte où la culture devient inaccessible pour beaucoup.

Choisir, c’est ralentir

Se choyer, ce n’est pas toujours faire plus ou avoir plus, plus vite. Accepter de ne pas être productive en permanence, de ne pas exploiter chaque minute, de ne pas chercher à améliorer chaque aspect de sa vie, c’est aussi prendre du temps pour soi. Cela suppose aussi de (re)mettre le plaisir au centre : faire du sport pour se sentir bien, lire sans chercher à apprendre, se reposer sans culpabiliser… Ces gestes simples, souvent dévalorisés, permettent de se reconnecter à des sensations ou à des envies, et d’oser se lancer dans de nouvelles activités sans s’inquiéter de sa performance.

Être sans limites ?

Se ressourcer, c’est aussi connaître ses limites, les écouter, et les exprimer lorsqu’elles ne sont pas respectées. Dans certains contextes (professionnels ou relationnels), cela peut prendre la forme (non exhaustive) de petits ajustements, de choix, ou simplement d’une attention accrue à ce qui épuise, soulage ou ressource. Créer un espace à soi (physique, temporel ou symbolique) peut également contribuer à cette forme de bien-être.

La mise en scène du bien-être

À l’ère des réseaux sociaux, le self-care est souvent esthétisé : bains moussants, bougies, routines du soir ou du matin parfaites. Cette mise en scène peut créer de nouvelles normes, parfois inaccessibles. Pourtant, se ressourcer peut être le lit des gestes ordinaires, simples, moins visibles, parfois inattendus et tout simplement différents de son entourage. S’autoriser à explorer ce qui fait du bien pour soi, indépendamment des représentations dominantes, peut ouvrir un espace à soi. Dans cette perspective, cultiver son bien-être est moins une image à produire et davantage une expérience à vivre, loin des écrans.

Vivre sa vie, entre enjeux intime et politique

Dans une société capitaliste, où sa valeur est souvent associée à sa productivité, prendre soin de soi autrement peut être à la fois un acte de survie et un acte de résistance. Ainsi, il ne s’agit pas seulement de changer ses habitudes, mais de transformer son regard : passer d’une logique d’adaptation à une société capitaliste à une logique de compréhension et de transformation de celle-ci. Refuser de s’épuiser, de tout optimiser, ou de porter seule ce qui relève du collectif prend ainsi tout son sens. Veiller sur soi devient alors un acte à la fois intime et politique : pouvoir vivre mieux et changer ensemble ce qui nous empêche de le faire. Cela replace les outils du développement personnel dans un ensemble plus large, où le collectif, les conditions de vie et les ressources partagées ont toute leur place.

Ainsi, prendre soin de soi, ce n’est pas nécessairement devenir la meilleure version de soi-même. C’est surtout avoir les moyens, — individuellement et collectivement —, de vivre de manière plus juste, plus soutenable, et de réintégrer une dimension plus humaine et joyeuse à nos quotidiens malmenés.

[2] Bien que l’objectif est de valoriser les actions collectives, il ne s’agit pas de les idéaliser. Celles-ci peuvent être problématiques dans certaines situations : voir D’ORTENZIO Anissa, « Burn-out militant : une complicité collective », Analyse Soralia 2023

Autrice
AutriceAnissa D'Ortenzio