
Alors qu’ils représentent un important contre-pouvoir, les médias belges francophones font face à de nombreux revers ces derniers temps, au point d’en menacer leur pluralisme et leur intégrité. On fait le point.
Fusion Rossel-IPM : un risque important de concentration des médias
Depuis l’émergence d’internet et des réseaux sociaux, la presse traditionnelle se fragilise année après année. Entre l’évolution des comportements du public, la dilution du lectorat qui « picore » l’information, les revenus publicitaires en ligne largement absorbés par les GAFAM [1] ou encore les crises successives qui ont augmenté les coûts de production, le monde des médias a dû sans cesse se renouveler pour garder la tête hors de l’eau. L’arrivée de l’IA générative comme source d’information enfonce quant à elle de nouveaux clous dans le cercueil médiatique.
Dans plusieurs pays d’Europe, de nombreux médias se sont regroupés pour pouvoir subsister. C’est ce qu’on appelle la concentration des médias.
En Belgique francophone, outre les médias publics, deux grands groupes [2] se partagent une bonne partie du marché privé : Rossel (qui possède entre autres le Soir, les chaînes RTL, Sud Info, Ciné-télé-revue… mais aussi l’Écho/ De tijd avec Roularta Media) et IPM (La Libre, La DH, Paris Match, Télé Moustique, L’Avenir, Fun Radio, LN 24…). En juin dernier, ces deux groupes médias ont annoncé fusionner. Si cette fusion est acceptée par L’Autorité belge de la concurrence [3], « Rossel absorbera les activités de presse écrite d’IPM et la famille le Hodey, qui possède IPM, entrera au capital de Rossel à hauteur de 10 %. »
Si les deux patrons des groupes se veulent rassurants en garantissant « des projets éditoriaux et des rédactions autonomes », l’inquiétude est de mise au sein des rédactions. Outre la potentielle perte d’emploi (dans un secteur déjà particulièrement précaire), la question du pluralisme se pose.
Aujourd’hui déjà, les rédactions sont adeptes de la technique du bâtonnage. Un même article est ainsi publié dans les différents titres du groupe de presse. La quantité prime alors sur la qualité dans une société où les médias doivent pouvoir publier vite et beaucoup pour subsister. Cette reproduction des contenus en lisse également leur propos et limite la diversité de traitement de l’information. Comme l’explique le CSA, « pour entretenir un paysage audiovisuel démocratique, pluriel et varié, la sauvegarde du pluralisme des médias est une nécessité ».
Les médias de proximité menacés
En mai 2025, Jacqueline Galant, ministre des Médias en Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), a annoncé une importante réforme des médias de proximité (c’est-à-dire les télévisions locales). Elle souhaite notamment passer de 12 médias de proximité à 8 sur l’ensemble du territoire tout en réduisant les aides allouées à ces médias et en les invitant à chercher d’autres sources de financement pour pouvoir subsister.
Les médias de proximité offrent pourtant une belle porte d’entrée pour visibiliser le quotidien et les actualités avec un ancrage local.
Des attaques contre la RTBF
Durant l’été 2025, le président du MR, Georges- Louis Bouchez (GLB), a proféré des menaces à l’encontre d’un journaliste de la RTBF. Le politicien l’a accusé d’écrire des contenus mensongers à son encontre, remettant en cause l’utilisation d’une carte PMR non valide ». Malgré certaines erreurs commises et admises par la RTBF, ce comportement particulièrement agressif à l’encontre des journalistes est plus que problématique [4]. À noter que ce n’est pas la première fois que le MR s’attaque à la RTBF. Jacqueline Galant a également reproché au média de véhiculer « « une opinion culpabilisante sur le racisme » sans donner la parole à une voix contradictoire ». GLB avait quant à lui dénoncé la diffusion en différé de l’investiture de Donald Trump, jugeant qu’il y avait « un vrai problème à la RTBF » et que « la direction de l’information de la RTBF [n’était] pas le ministère de la censure et de la propagande ». Plusieurs journalistes de divers médias ont également évoqué des échanges violents avec GLB.
Ces menaces s’accompagnent de surcroit d’importantes réductions budgétaires du côté de la RTBF, qui a notamment dans ses missions, la diffusion d’un pluralisme d’idées et l’éducation aux médias. La justification de Bouchez ? La création d’une concurrence déloyale avec les médias privés : « Affaiblissement des médias privés, concentration de l’information et mise en danger de la diversité démocratique. Le rôle d’un acteur public n’est pas d’écraser toute concurrence ». Quelle ironie ! Les secteurs privé et public ne servent pas les mêmes enjeux et objectifs. Ils offrent donc aux publics des réponses et contenus complémentaires.
Un rempart démocratique
En raison des difficultés qu’ils rencontrent à trouver des financements/s’inscrire dans un modèle rentable, les médias traditionnels sont généralement soumis à une pression importante. Une information de qualité reste coûteuse à produire et les rédactions peinent à subsister. Selon Reporter sans frontières, « dans près d’un tiers des pays du monde, des médias d’information ferment régulièrement, sous l’effet des difficultés économiques persistantes ». Cela représente selon eux l’un des principaux dangers pour la liberté de la presse, car « sans indépendance économique, il ne peut y avoir de presse libre ». Réduire leur enveloppe budgétaire, c’est donc fragiliser un écosystème tout entier et porter atteinte à la démocratie.
D’autant plus que la mise sous pression des journalistes leur impose des conditions de travail peu propices à la production d’une information de qualité. Ce qui favorise ainsi la prolifération de fake news et le développement d’une information peu durable (aussitôt lue, aussitôt dépassée/ oubliée). Il est donc indispensable de revaloriser dans nos sociétés le rôle d’une presse de qualité offrant un regard critique et pluriel sur le monde.
[1] Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft
[2] À noter également la présence du groupe néerlandais Roularta qui possède le Vif, Flair, Femmes d’aujourd’hui et l’Écho/de Tijd en partenariat avec le groupe Rossel pour ce dernier.
[3] Il s’agit d’un organisme qui lutte contre les pratiques anticoncurrentielles et qui a notamment dans ses fonctions de contrôler les principales actions de fusion et de concentration.
[4] Et a par ailleurs été dénoncé par différents organes de défense de la presse ainsi que par certains politiques, dont plusieurs du MR.




